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LES MÉMOIRES DES DIRECTEURS DE L’INSTITUT HONGROIS - 03/01/2009
Le relancement diplomatique officiel de l’Institut hongrois de Paris est lié à la signature d’un accord culturel et d’un accord de coopération scientifique et technique entre la France et la Hongrie en 1967/68.
En tant qu’institution, son objectif général est depuis des décennies la diffusion de la culture, de l’enseignement et de la vie scientifique hongrois en France. Cela ne veut pas dire en même temps que l’Institut hongrois ait rempli les mêmes tâches à toutes les époques et que ses directeurs aient dû confronter les mêmes problèmes.
Ce poste très honorifique a été occupé par les suivants :
1927-1943 : Molnos (Müller) Lipót
1943-1948 : Dr. Lajti István
1949-1950 : Dr. Dobossy László
1950-1956 : Koltai Kovács Béla
1956-1959 : Gergely János
1959-1961 : Gereblyés László
1961-1966 : Dr. Báti László
1966-1968 : Bene Ede
1968-1973 : Lõrincz Tamás
1973-1976 : Dr. Dobossy László
1976-1980 : Klein Márton
1980-1986 : Zoltán Borha
1986-1990 : Pál Berényi
1990-1991 : Pál Pataki
1991-1994 : Árpád Vigh
1995-1998 : András Bálint Kovács
1999-2005 : Sándor Csernus
de 2005 jusqu’à nos jours : András Ecsedi-Derdák
Par la suite, vous pouvez lire les mémoires des anciens directeurs dans l’ordre chronologique.
Sándor Csernus (1999-2005)
András Bálint Kovács (1995-1998)

Je venais de commencer mon séjour en France en 1995 comme directeur de l’Institut Hongrois et conseiller culturel. Lors d’un dîner organisé par l’Ambassade de Hongrie à l’occasion d’une visite en France de M. Gábor Fodor, ministre de la culture et de l’éducation, M. Alain Lombard, ancien directeur de l’Institut Francais à Budapest, s’est penché vers moi et m’a chuchoté quelque chose à l’oreille. C’était une question mais je ne l’ai pas bien entendue. J’ai compris les mots, mais je n’ai pas saisi le sens. « Pourquoi monsieur le ministre n’a-t-il pas soulevé la question de la saison culturelle hongroise lors de son entretien avec notre ministre ? » Je ne savais pas à quoi il faisait allusion. Cette question ne figurait pas parmi le sujets de discussion pévus dans l’ordre du jour, et je n’en avais jamais entendu parler auparavant. Alain Lombard m’a expliqué alors brièvement l’idée de la saison culturelle en précisant que c’était une occasion exceptionnelle de la présence culturelle d’une nation en France et, de plus, partiellement subventionnée par le ministère de la culture française. M. Philippe Douste-Blazy, alors ministre de la culture, avait prévu de répondre positivement si le ministre hongrois soulevait la question. J’étais tout au moins surpris : « Pourquoi la délégation hongroise a-t-elle laissé échapper une occasion pareille ? » « Mais justement, c’est ce que je ne comprends pas. Mais, vous, seriez-vous d’accord avec cette idée en principe ? » -m’a demandé M. Lombard. C’était évident. « Comment pourrais-je être contre ? » « Alors c’est à vous d’en informer votre ministre. Il n’est pas tard d’en formuler une demande écrite à notre ministre. » - dit Alain Lombard et quitta la salle. Les jours suivants j’ai essayé de me renseigner sur le sujet auprès des responsables ministeriels. Leur réponse était décevante : la proposition d’Alain Lombard est arrivée au dernier moment, ils n’en avaient eu aucune information précise au péalable, par conséquent ils l’ont écartée des questions à traiter lors de l’entretien entre les deux ministres. Quand j’ai expliqué l’idée à M. Fodor, et il m’a chargé d’en savoir plus, surtout concernant le financement. Peu après, M. Fodor a été remplacé par son collègue, M. Bálint Magyar. J’ai essayé d’attirer son attention sur la saison culturelle hongroise en France, mais son secrétaire d’état des affaires internationales s’est tenu à la formule initiale : la question de la saison culturelle ne figurait pas dans le programme de l’entretien de deux ministres, par conséquent, il est inutile d’insister. En février de l’année suivante à l’occasion de sa visite à l’OCDE, j’ai demandé à M. Magyar et son secrétaire d’état à prendre connaissance de mon compte-rendu sur cette affaire. Monsieur le secrétaire d’état n’a pas changé d’avis en disant que c’était une idée impromptue. Le ministre ne partageait pas son point de vu :. « C’est une bonne idée. Il faut le faire.»
C’était en février 1996. Initialement on avait prévu 1998 pour le démarrage du programme A la fin de 1996 en constatant que les choses bougaient très lentement du côté hongrois ,la date a été reculée pour 2001. L’année1999 était destinée à un autre pays, et 2000 était réservé pour une série d’évenements culturels d’autre genre. Vers la fin de 1997, les choses ont finalement commencé à bouger. Alain Lombard et l’ambassadeur de Hongrie, Béla Szombati soutenaient le projet avec enthousiasme durant plusieurs années.
Parmi les nombreux évènements organisés ici et là dans Paris, hors et à l ‘Institut, je pense que l’idée de la saison culturelle hongroise de 2001, pour laquelle il fallait déployer beaucoup d’énergie et pendant de nombreuses années, était celle qui prévalait durant mon séjour à Paris en tant que directeur. Bien que je n’aie pu être présent à la réalisation finale, je suis tout de même fier d’avoir eu l’occasion de travailler pour la sauvegarde et la conceptualisation initiale de ce projet qui des années après mon départ se révéla un très grand succès.
Depuis, d’autres missions culturelles hongroises dans divers pays se sont inspirés de cet exemple. Les instituts culturels de Londres, de Moscou et de New York ont adopté cette formule pour promouvoir la culture hongroise à l’étranger. Cependant, peu s’imaginent que cela a commencé par une conversation à voix basse entre Alain Lombard et moi-même, à table, dans le salon de l’ambassade de Hongrie à Paris.
Je considère également comme novatrice l’idée que j’ai eue de sortir le plus d’évènements possibles en dehors des murs de l’Institut. A partir de 1997, nous avons fait de très grands efforts, avec des moyens financiers qu’on considérerait aujourd’hui comme ridicules, pour trouver des lieux prêts à accueillir des évènements culturels hongrois. De nombreux cafés, théâtres, cinémas, salles d’exposition ont été sollicités et acquis à cette idée avec de plus en plus de succès. J’espère que cette tendance continue, car je pense que dans une ville comme Paris, on ne peut pas se contenter d’un seul et même endroit pour faire connaître la culture hongroise. Il faut la « porter » là où les Français pourront la rencontrer.
Árpád Vígh (1991-1995)

La préoccupation majeur qui s’imposait au nouveau directeur de l’Institut hongrois en 1991, un an après les bouleversements politiques en Europe de l’Est, ne pouvait pas être autre que la redéfinition de la fonction d’un tel établissement à Paris. Ouverture d’abord, au sens concret et figuré de ce terme, vers tous les actants de la vie culturelle hongroise dans le monde, qui représentaient un courant significatif et une valeur sûre (et, soit dit en passant, supposés digne d’intérêt à Paris), indépendamment des clivages et des frontières politiques, sans considérations idéologiques ni velléités d’exclusion ; et vers tous ceux en France qui, pour une raison ou pour une autre, avait envie d’en prendre connaissance. Pour mieux encadrer ces derniers, et pour nous munir en même temps de femmes et d’hommes de bons conseils, nous avons décidé de fonder une Association des Amis de l’Institut Hongrois dont la première réunion a eu lieu le 19 décembre 1992, sous la présidence de l’ancien Premier ministre, Raymond Barre.
Concrètement, il fallait le plus rapidement possible faire disparaître l’espèce de store en tôle, rappelant symboliquement le rideau de fer, qui barrait l’entrée, et la remplacer par une magnifique porte en fer forgé, harmonisant bien avec le site. Ensuite créer une nouvelle bibliothèque, mieux adaptée aux circonstances, avec salle de lecture, service de prêt et heures d’ouverture régulières, l’enrichissant de nouvelles parutions et assurant aussi l’étalage de journaux et de revues de toutes tendances politiques et artistiques.
Parallèlement à ces innovations, il a paru indispensable de concevoir aussi une nouvelle présentation des différentes manifestations de l’Institut : un cahiers de programme, illustré, avec une maquette de couverture conçue par Victor Vasarely et réalisée par son fils Yvaral, allait connaître trois parutions par cycle d’activité (automne, hiver et printemps), donnant des informations plus ou moins détaillées concernant les expositions, les concerts, les conférences, colloques et tables rondes, les projections de films, ainsi que des renseignements pratiques sur les cours de langue hongroise ou les nouvelles acquisitions de la bibliothèque.
En ce qui concerne les centaines de manifestations que nous avons organisées entre 1991 et 1995, citons seulement quelques-unes, à titre d’exemples, qui paraissent toujours avoir été les plus représentatives et les mieux réussies :
― La table ronde d’historiens français, hongrois et roumains autour de l’Histoire de la Transylvanie (publiée par les Éd. de l’Académie des Sciences de Hongrie sous la direction de Béla Köpeczi), le 27 novembre 1992, enregistrée et retransmise par la Télévision hongroise, qui avait un impact considérable et un écho rarement vu dans la presse hongroise ;
― Les deux colloques sur l’image de la Hongrie en France : à travers les manuels scolaires et universitaires (juin 1994) et dans les guides touristiques et ouvrages de voyage (mai 1995), actes publiés par la suite avec le concours de l’Association des Amis de l’Institut ;
― Un cycle de conférences présentant les grandes étapes de la civilisation hongroise, par des spécialistes de réputation internationale, tels Miklós Szabó, Szabolcs Vajay, György Granasztói, Jean Nouzille, Charles Kecskeméti, Henry Bogdan, Ferenc Fejtõ, Paul Bozsóky, Béla Köpeczi, Kálmán Benda, Georges Castellan, Michel Prigent ou Jacques Le Goff ;
― Des expositions sous le signe de l’exotisme et de la modernité : œuvres graphiques de sources électroniques, Première Biennale d’Arts décoratifs à Paris, les peintres naïfs tziganes de Hongrie et les peintres naïfs hongrois, la peinture hongroise des années ’80, le livre-objet hongrois ;
― Des concerts avec la participations des meilleurs représentants de la vie musicale hongrois : les Cordes de Budapest, le Quatuor Bartók, le Studio électroacoustique de la Radio Hongroise, le Trio de jazz Vukán, ainsi que des concerts consacrés à des compositeurs comme László Lajtha, Zsolt Durkó ou Joseph Kosma ;
― Des soirées littéraires présentant des livres d’auteurs hongrois récemment parus en France : Sándor Márai, Károly Bari, Kosztolányi, Karinthy, László Németh, Sándor Csoóri, Móricz, István Örkény, Sándor Weöres, Radnóti, Sándor Hunyady, János Pilinszky, István Keszei ;
― Du théâtre aussi avec, notamment, les meilleurs comédiens du Théâtre National de Budapest, avec des pièces de András Sütõ, Árpád Göncz, Miklós Hubay, Gyula Illyés ;
― Quant au cinéma : semaine consacré au film d’animation hongrois (décembre 1993), panorama du Studio Dialogue de Budapest (mai 1994).
Bien entendu, manifestant toujours l’esprit d’ouverture qui guidait toute notre activité, l’Institut tenait à se faire représenter en dehors de son édifice, à Paris comme en province, ou même dans d’autres pays, au sein du Conseil européen de la coopération culturelle dont nous étions membre actif.
Des années riches en événements, lourds aussi de tensions dues aux circonstances historiques, mais jetant assurément les bases d’un nouvel Institut hongrois à Paris.
Pál PATAKI (1990-1991)
Fragments de souvenirs de l’Institut Hongrois
En été 1990, où j’ai été chargé de la direction, je connaissais bien l’Institut Hongrois pour y avoir travaillé depuis cinq ans et demi. Chargé de mission, j’avais été responsable des grandes manifestations complexes, du cinéma, de la littérature, de l’éducation, de la bibliothèque. Je faisais un peu de tout, j’animais les rencontres des étudiants de hongrois, je récitais des poésies, ma femme me disait souvent: il ne te reste qu’à danser en tenue folklorique, une cruche sur la tête. J’avais vécu bon nombre de moments mémorables: une soirée joyeuse autour de Ferenc Karinthy dans le grand salon bondé de l’Institut de la rue de Talleyrand, en présence de François Fejtõ, qui, après avoir été écarté pendant presque quarante ans par la Hongrie officielle, accepte de bon gré mon invitation et nous parle de son ami, Attila József; - le premier étage de la Tour Eiffel, drapé en couleurs hongroises pendant la quinzaine culturelle hongroise en septembre 1986; - les files d’attente devant la salle Garance du Centre Pompidou où nous présentons une vingtaine de films hongrois; - l’article de Louis Marcorelles dans le Monde sur le programme du Jeudi-Cinéma au nouvel Institut Hongrois de la rue Bonaparte… Combien de fois je vais dire que ce changement d’adresse symbolise la croissance radicale de l’envergure de l’activité de notre Institut, la différence peut être comparée à celle entre Talleyrand et Bonaparte. Au moment de l’élargissement spectaculaire de nos possibilités personne ne se doutait encore que l’Histoire allait complètement transformer la Hongrie, qu’au bout de trois-quatre ans nous deviendrons citoyens d’un pays libre, prenant en main son destin, construisant l’Etat de droit et l’économie de marché. Il était particulièrement passionnant de suivre les événements hongrois de 88/89 dans cette France vibrant au rythme des célébrations du bicentenaire de la grande révolution française. L’ancien régime s’écroulait sous nos yeux, les droits de l’homme s’imposaient triomphants.
Après ce préambule, qui m’a semblé indispensable, j’en viens à la période que je suis censé évoquer. La saison 1990/1991 débute par une exposition percutante. Pierre Székely, très connu pour ses œuvres monumentales, présente ses nouvelles petites sculptures. Le succès n’est pas seulement médiatique, mais diplomatique. Une grande première: le ministre français des Affaires étrangères accepte le haut patronage d’une manifestation ayant lieu à l’Institut Hongrois. A ce moment-là, les élégantes salles du premier étage servent encore d’espace d’exposition. (Plus tard, les beaux-arts en seront délogés, cédant la place à la bibliothèque.)
J’ai une équipe réduite, mais très performante. J’ai à mes côtés l’exceptionnel manager musical, l’intransigeant Tamás Körner, qui réussit à faire venir les plus grands, comme Miklós Perényi, Dezsõ Ránki, Jenõ Jandó ou le Quatuor Bartók (mais aussi bien le populaire duo de rockeuses Pa-Dö-Dö). La grande salle est pleine à craquer.
Elle s’avère encore trop petite en octobre quand nous y organisons la table-ronde publique à l’occasion du 35e anniversaire de la Révolution de 1956. Ceux qui en témoignent ont tous été acteurs de ces jours historiques. Sous la présidence de l’inoubliable Domokos Kosáry, doyen des historiens, emprisonné après 1956 (président de l’Académie à ce moment-là), prennent la parole deux figures de proue de l’émigration hongroise en France: l’inlassable gardien de la mémoire de la révolution, l’écrivain Tibor Méray, et le sociologue Pierre Kende; ensuite l’historien György Litván, qui a osé exiger la démission de Mátyás Rákosi déjà en mars 1956, lors d’une conférence du Parti (en présence du dictateur!). Le journaliste du Monde, Thomas (Tamás) Schreiber est l’animateur de la soirée, envoyé spécial du prestigieux quotidien à Budapest en octobre 1956.
Autre soirée mémorable, celle consacrée à Mindszenty. C’est l’archevêque de Paris, le cardinal Lustiger, qui rend hommage à l’inflexible primat de Hongrie, devenu emblématique pour n’avoir jamais cédé à la dictature communiste.
Désormais François Fejtõ ne manque jamais à l’appel, il prend régulièrement la parole, ces contributions spontanées sont autant de cours magistraux. Quand l’Institut Hongrois lui consacre une soirée spéciale il n’est pas mécontent d’entendre les hommages qui lui sont rendus. Depuis des années tous les intellectuels de Hongrie font un pèlerinage à Neuilly pour rencontrer Fejtõ, Dorénavant une visite chez Fejtõ sera presque obligée aussi pour les dirigeants politiques hongrois: premiers ministres, hauts responsables se relaieront dans son appartement parisien, rue Saint-Martin.
Ses visiteurs n’écoutent pas toujours les conseils du Sage. Le bonheur qui nous a remplis à la chute du régime autoritaire nous obnubile de plus en plus fréquemment. Je pensais: désormais rien ne nous empêchera de présenter à Paris les vraies valeurs de notre culture (à part les contraintes budgétaires évidemment!). Mais non. Tout devient très politisé. „Pourquoi ne fais-tu venir à l’Institut que des écrivains qui sympathisent avec l’opposition? – Mais pour présenter leurs livres qui viennent d’être publiés en France. Je suis désolé mais il n’y a aucune nouvelle parution en français des écrivains proches du gouvernement. Devrais-je faire une sélection équilibrée selon des critères politiques? Un écrivain conservateur, puis un autre proche des Petits propriétaires, un libéral, ainsi de suite? ” Je comprendrai que ce n’est pas une plaisanterie. La Hongrie n’échappera pas aux maladies infantiles de la jeune démocratie. Mais revenons plutôt au début de cette année décisive qu’est 1990.
A l’occasion de la Journée de la Culture hongroise, l’Institut Hongrois accueille quatre écrivains hongrois: le président de l’Union des Écrivains de Hongrie, Árpád Göncz (qui, huit mois plus tard, sera élu Président de la République), Sándor Csoóri, figure emblématique de la poésie hongroise avec deux autres poètes, Éva Tóth, János Parancs. Faute de budget supplémentaire, ils seront hébergés dans nos locaux. Comme il n’y a qu’une seule chambre avec tout confort, et une autre à quatre lits, la seule solution est d’installer la dame dans la chambre confortable, et de faire partager l’autre par les trois messieurs. Devoir installer le Président de l’Union des écrivains de 68 ans dans une chambre avec deux de ses collègues me fait craindre un esclandre, alors je balbutie des excuses pitoyables. Göncz me répond avec un large sourire: „Ne t’en fais pas, cher ami. Pour moi qui ai passé sept ans dans une cellule de prison, cette chambre est du grand luxe!” En effet, tout se passe à merveille. Göncz, un fondateur du Parti libéral, et Csoóri, un fondateur du Forum démocratique, s’entendent fort bien. Si l’on pense que leurs Partis s’opposent de plus en plus! Quand j’apprends que Göncz se trouve pour la première fois à Paris, je lui propose de faire un tour en ville, Csoóri viendra évidemment avec nous. Je demande au Président par quel monument il veut commencer, et je m’attends à Notre-Dame. Sa réponse me surprend: Saint-Julien-le-Pauvre. Cette petite église, une des plus anciennes de Paris, contemporaine de Notre-Dame, qui lui fait juste face, peu connue du grand tourisme. Il paraît qu’après sa construction un hospice lui fut ajouté, ouvert aux voyageurs démunis. Je n’ai jamais oublié ce choix d’Árpád Göncz. Parmi les invités de l’Institut Hongrois à Paris de nombreuses rencontres m’ont profondément marqué, comme István Vas et Piroska Szántó, Miklós Mészöly, Miklós Jancsó, Mari Törõcsik, Domokos Kosáry, évidemment Fejtõ. S’il faut que je choisisse une seule rencontre, c’est l’homme qui a voulu visiter Saint-Julien-le-Pauvre.
Pál Berényi * (1986-1990)

*Légende photo : Pál Berényi avec, à gauche, Eugène Guillevic (1907-1997) poète, traducteur de la poésie hongroise
Principaux jalons de ma vie professionnelle
- étudiant boursier du gouvernement français 1961, 1963
- diplôme de professeur des langues et littératures hongroises et françaises à Budapest 1964
- professeur de français et chargé de mission aux affaires culturelles avec la France 1964-1971
- chercheur en sciences politiques 1971-1976
- missions de diplomatie culturelle à la Conférence paneuropéenne : Genève, Belgrade, Madrid 1974-1983
- diplôme de docteur ès sciences politiques 1980
- env. 60 publications de 1972 à 1985
J’ai commencé mon travail à Paris dans des circonstances particulièrement favorables quant aux possibilités et aux résultats escomptés. C’était tout d’abord le climat politique et social positif en Hongrie accompagné d’une sorte de décentralisation dans les relations bilatérales franco-hongroises, puis la nouvelle implantation parisienne de l’Institut porteuse de perspectives encourageantes.
Je m’explique. La vie intellectuelle et les échanges culturels internationaux de la Hongrie ont connu des changements considérables à cette époque-là. Ceux-ci se caractérisaient par la démocratisation, l’ouverture, le dialogue et la disparition de certaines structures figées du passé, un processus – ajoutons-le – qui a certainement été accéléré depuis 1989-1990. En même temps, on pouvait constater un renouveau général dans les relations hungaro-françaises : un dépassement de la courtoisie, voire une bienveillance et un respect mutuel au niveau officiel, l’abandon du critère rigide de la « réciprocité » devenu un frein au développement des échanges entre ces deux cultures si différentes pour leurs étendues et impacts.
Il apparaît une forte évolution dans la disposition d’esprit des Français à connaître et à intégrer la civilisation et les valeurs durables d’autres pays européens, dont la Hongrie. C’était là une période où, pour un nombre croissant de Français, la Hongrie n’était plus une tache quelconque sur la carte, un petit pays « à l’Est », inséré dans un grand bloc d’États. Elle apparaissait plutôt comme une sorte de « précurseur » ou de « modèle », de toute façon un partenaire sympathique et fiable ou, pour beaucoup, une nation amie qui a des choses à dire avec, entre autres, sa musique, sa production cinématographique, ses succès littéraires et artistiques.
C’est cette nouvelle image de mon pays qui explique à mes yeux l’esprit entreprenant et, parfois, la générosité des partenaires français quand il s’agissait de favoriser la meilleure connaissance des différentes réalisations culturelles hongroises en France.
Le deuxième élément positif du début de ma mission en France était l’acquisition et l’ouverture du nouvel immeuble de l’Institut Hongrois à Paris, ce vieux rêve de beaucoup d’intellectuels hongrois. C’est grâce à leur insistance et aussi à l’action conséquente des autorités culturelles hongroises de l’époque que cette réalisation a pu aboutir malgré les difficultés budgétaires qu’a connues la Hongrie après le deuxième choc pétrolier. Était également précieuse la coopération bienveillante des instances culturelles parisiennes qui, à cette époque, avaient estimé le moment venu de renforcer la présence culturelle française en Hongrie, de mettre en place à cette fin un « véritable » institut au bord du Danube à Budapest. Les parties ont pris, bien sagement, l’initiative d’engager des pourparlers pour un accord bilatéral en vue d’assurer le bon fonctionnement des deux institutions.
Du côté de la rue Bonaparte, mes collaborateurs et moi-même nous trouvions face à un défi. Il fallait assurer, d’une part, la continuité du rôle de l’Institut en tant que représentation culturelle officielle de la Hongrie avec la mise en œuvre de l’Accord culturel, scientifique et technique, sa participation aux échanges de plus en plus amples. Mais, d’autre part, il fallait répondre aux nouvelles attentes, faire fonctionner une vraie « maison de la culture », la remplir d’un contenu de qualité, riche et multicolore.
En 1989 nous avons organisé un colloque en collaboration avec l’Université Paris III à l’occasion du soixantième(!) anniversaire de l’Institut Hongrois de Paris. L’idée y était de retracer le chemin parcouru, répondre á la question, comment le modeste bureau de quarante mètres carrés était-il devenu un centre culturel polyvalent cinquante fois plus grand ? Historiens et sociologues, hongrois et français ont passé en revue les conditions politiques, sociales et intellectuelles dans lesquelles l’institution a pu survivre à travers les âges, de Kuno Klebelsberg à Béla Köpeczi (les deux ministres hongrois de la Culture au début et à la fin du processus auxquels revenait le mérite des deux « créations »), malgré piétinements, contre-courants, fausse orientation politique ou parfois manque d’intention ou de moyens.
Le 16 décembre 1986, le jour de l’inauguration « tout Paris », comme on dit, est venu rue Bonaparte. Et bien entendu, les représentants de la vie culturelle et scientifique de Hongrie ayant un rôle particulier dans les rapports intellectuels avec la France étaient également présents. Ce que les quelque 300 invités ont retenu de ces premiers jours d’existence de la maison n’est certainement pas les discours officiels. Ils ont dû beaucoup plus apprécier cet hôtel fin 18e siècle ayant retrouvé sa splendeur, admirer la prestation méritoire de l’équipe de constructeurs et des restaurateurs hongrois qui ont réussi à conserver humblement son style originel. Les productions culturelles de haut niveau présentées à cette occasion ont remporté un franc succès. Elles donnaient en même temps un avant-goût de tout ce que l’Institut pouvait offrir par la suite à ce public parisien exigeant.
Les programmes variés ont duré quatre jours. Ils ont inclus des concerts (Liszt, Bartok, Kodaly), une exposition artistique (choix de tableaux et d’œuvres graphiques par la Galerie nationale de Budapest : « L’école de Paris en Hongrie »), une exposition de livres rares et de « hungarica », une soirée poétique présentée par des artistes français, du cinéma (« Mephisto », suivi d’un débat avec le réalisateur Istvan Szabó), une table ronde d’historiens (« La reprise de Buda d’il y a 300 ans »), la présentation de la maison y compris de la nouvelle bibliothèque aux étudiants français en hongrois.
Voici quelques mots chaleureux notés dans le Livre d’or de l’Institut : Alain Poher, président du Sénat: « L'Institut Hongrois a eu l'excellente idée de devenir le très proche voisin du Sénat de la République Française...Je souhaite vivement qu'un grand nombre de mes compatriotes aient la curiosité de rendre visite au 92 rue Bonaparte. » Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l’Académie française : « Puisse ce magnifique Institut être au cœur de Paris la lumineuse vitrine des arts et de l'intelligence hongrois ! » François Léotard, ministre de la Culture : « Puisse ce lieu être également celui de la réussite d'une confiance et d'une amitié. » Victor Vasarely : « Hongrois de sang et de cœur, Français par fraternité, je suis un citoyen de l'humanité toute entière...L'Institut Hongrois de Paris sera l'un des points importants de la diffusion des idées culturelles présentes et futures. » Le photographe Paul Almasy : « Dans mon âme c'est ici la 'cohabitation' harmonieuse de deux cultures. » Le poète Guillevic : « A l'Institut Hongrois, rue Bonaparte, c'est vrai qu'il est impérial. J’y vois bien se mouvoir Napoléon et Joséphine. Mais l'empereur vous recevrait ici moins simplement et amicalement. » L’éditeur Louis Nagel : « La Hongrie a fait un grand pas avec l'établissement de cet Institut…Sur cette voie elle finira par prouver définitivement qu'elle est bien à l'avant-garde de la culture européenne. »
Il est impossible de ne pas citer certains noms, ceux des personnalités qui, manifestant un intérêt réel pour la Hongrie et les activités de l’Institut, revenaient fidèlement rue Bonaparte, et apportaient souvent leur appui à nos initiatives diverses : Paul Arma, Helène Ahrweiler, Raymond Barre, Pierre Cardin, Georges Cziffra, Georges Duby, François Fejto, Magda Frank, Eugène Guillevic, Michel Gyarmathy, Lucien Hervé, Pierre Joxe, Hubert Martin, Jean-Luc Moreau, Jean Perrot, Denise René, Jean Rousselot, Nicolas Schoeffer, Pierre Szekely, Alexandre Trauner, Vasarely et tant d'autres.
L’Institut s’est vite mis à organiser régulièrement des programmes et est devenu une « sortie » de prédilection pour un certain nombre de Parisiens. Généralement, avant de devenir habitués, ils venaient à l’unique « cinéma hongrois » de Paris pour voir des longs métrages vo. sous-titré en français. Et aussi aux concerts d’artistes hongrois comme Etelka Csavlek, Adrienne Csengery, A. Fellegi, J. Gregor, E. Hegedus, Veronika Kincses, Z. Kocsis, G. Kurtag, les quatuors Mandel et Nouveau Budapest, K. Mocsáry, A. Pege, D. Ránki, J. Sebestyén, S. Sólyom-Nagy, Gabriella Szentpéteri et bien d’autres encore. On ne lançaient plus d’invitations individuelles aux programmes. En plus de ses dépliants mensuels distribués aux visiteurs, l’Institut veillait à faire insérer des annonces concernant ses concerts, séances de cinéma ou expositions dans les publications de programmes parisiens vendues dans les kiosques de journaux. Sur son initiative et grâce à la collaboration avec les autorités locales, une plaque de signalisation « Institut culturel hongrois » a même pu être installée à proximité, sur le très animé boulevard Saint-Germain.
Un nouveau public frappait à la porte, et il comprenait fort heureusement beaucoup de jeunes. Ce public, avec des centres d’intérêts et curiosités divers, pouvait faire son choix parmi les manifestations destinées à un petit nombre : débats entre spécialistes, tables rondes, rencontres avec des auteurs ou artistes hongrois en visite à Paris, etc. L’émigration hongroise de la région parisienne était toujours bienvenue, puisque l’Institut pouvait lui servir d’attache intellectuelle avec le pays d’origine. Mais, à la différence de la plupart des instituts culturels parisiens qui accueillaient un public natif de leur pays, il était un point sur lequel nous sommes restés stricts : la langue véhiculaire des manifestations devait rester le français.
L’Institut a pu développer ses activités en province où souvent la culture hongroise avait plus de chances d’être considérée comme une « révélation » qu’à Paris. A côté de ses initiatives propres et ses manifestations de plus en plus nombreuses à l’extérieur, il s’est aussi fait connaître en s’associant à des projets français de grande envergure (Bicentenaire de la révolution française, Journées du Livre ou de la Musique, etc.).
En 1990, à la fin de ma mission culturelle en France, lors du vernissage de l’exposition du Musée national de Budapest consacrée à Saint-Étienne, premier roi de Hongrie dans les locaux de la mairie du VIe arrondissement, M. Pierre Bas, le maire, s’est exclamé ainsi : « Vous dévoilez votre trésor, et pour nous c’est le cas d’un enrichissement inattendu! »
C’est justement pour cela que je considère toujours les quatre premières années du nouvel Institut Hongrois comme une étape couronnée de succès.
Budapest, janvier 2009. Pál Berényi
Zoltán Borha (1980-1986)
L’histoire d’un institut culturel est indiscutablement une continuité. Les directeurs arrivent, s’y consacrent de bon cœur, s’acquittent de leurs fonctions et, au terme, quittent leur poste, souvent avec un fort sentiment de nostalgie. Mais, pour un directeur, ce serait prétentieux de s’attribuer le mérite de ce qui à été réalisé pendant sa mission car tout est le résultat des efforts communs de toute son équipe.
Néanmoins, la période entre 1980 et 1986 a été marquée par une conjoncture particulièrement favorable dans le sens de la coopération culturelle.
Deux faits sont à souligner. Le premier est l’ouverture de plus en plus forte de la France vers les pays de l’Europe Centrale et, en tout premier lieu, vers la Hongrie. Notre culture a bénéficié d’un intérêt public et d’un accueil chaleureux sans précédent. Plusieurs grandes villes ont reçu des manifestations importantes, telles que des semaines culturelles, expositions, concerts, soirées de cinéma, etc. sous le patronage bienveillant de leurs maires, notamment: Lyon (Raymond Barre), Marseille (Gaston Deferre), Bordeaux (Chaban Delmas), Lille (Pierre Mauroy) et la liste est bien plus longue. Un honneur particulier de la part de la Ville de Paris a été l’inauguration de la place et de la statue de Bartók par Jaques Chirac à l’occasion du centenaire de ce compositeur. Et, marque d’honneur suprême, M. le Président Mitterrand s’engage au lancement d’une action en vue de l’édition de 15 de nos œuvres littéraires par an.
L’autre action importante à été l’acquisition d’un foyer culturel qu’on ne pouvait que souhaiter auparavant. En fin de ma mission, et grâce à une période de progrès économique de mon pays, nous avons pu acquérir, rue Bonaparte, un immeuble magnifique qui est devenu l’Institut Hongrois de Paris. Lors des travaux de sa reconstruction, j’ai beaucoup réfléchi pour imaginer comment cet espace pourrait se doter d’un contenu qui serait à la hauteur de ses nouvelles proportions et de ses qualités.
Il appartenait ensuite à mes successeurs de réaliser ces projets dont j’avais tant rêvé.
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